samedi 23 octobre 2010

Cédule 40: rétro-fiction sur un parcours

Suit une rétro-fiction écrite pour le compte du collectif de création Cédule 40 qui célèbre son 5e anniversaire cette année en publiant un livre. 

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Chapitre 1

Bascule

C’est un univers hors du temps, un monde de couleurs, où les sentes parfumés encaissent chaque année la drill de milliers de pas. C’est un temple vert où Baudelaire aurait pu s’engager avant d’écrire que tout est luxe, calme, et volupté.

Dans ce sanctuaire verdoyant, une structure jaune, rappelant une machine agricole dont on ne connaîtrait pas la fonction. Une variable inconnue, intrigante. Dont on veut s’approcher.Nous approchons.

Non.

C’est jaune. Un jeu-machine. D’abord escarpolette en format pour adulte, la chose fait balancer le cœur entre l’âge et l’enfance. J’y vais? Non. Si?

Personne autour. Allez. On y va.

Alors c’est le corps qui balance : jeu d’enfant, vertige, remous du passé vivifiant qui revient balayer les tripes. Je vole. Je m’enfonce. Vole à nouveau. Tu restes, stable, au bord du jardin. Sourire aux lèvres.
Tu me vois qui vole, qui m’enfonce, qui vole à nouveau.
Je balance entre ce qui pousse et ce qui s’enfonce. Tu balances entre le plaisir de me voir abandonné et le désir de prendre ma place.

Entre toi et moi, une musique grêlant sur la terre molletonnée.

C’est un jeu?

Eh non. C’est une machine. Une qui sème à tous les vents. Une qui épand, qui souffle, qui promet.

Le corps qui balance répand les semailles. D’autres ont joué auparavant. Leur musique a germé dans un palimpseste de verdures accumulées.

Revenir l’année prochaine.

[temps]

Jouer encore. Pour être accroché dans le ciel. Pour s’enfoncer sous terre. Encore.

La musique se fait grésillante. Comme des poignées de sel sur le verglas, en hiver.

Je croyais que les semences seraient vaines. C’est toi qui avais raison. Dans le creux des sillons lisses, elles se sont fait un écrin.

C’est comme pour toi et moi. N’importe où. Sommes bien.

Comme chaque fois que notre cœur balance.
Revenir l’année prochaine.

[temps]

Jouer encore. Pour sentir les vertiges. Encore.

La musique se fait insistante. Comme des poignées de sable sur l’étang, en été.

Les semences de nos jeux qui s’accumulent. Dans l’eau. Sur des îlots symboliques.

[temps]

Jouer encore. Être pendule aratoire encore une fois. Encore et toujours. Balancer entre toi et moi.

Jouer. Comme si c’était la première fois.

Savoir que chaque poussée sera fertile.

Bascule

Festival international des jardins,
Jardins de Métis/Reford Gardens,
Métis sur mer
2006-2010

Premier projet de Cédule 40, Bascule est à la source même de la création du collectif. Présenté aux Jardins de Métis de 2006 à 2009, le jardin était une création ludique demandant la participation du visiteur. Ce dernier pouvait s’engager en employant l’immense balançoire (plus de six mètres) aux couleurs vives, s’enfonçant lors du mouvement de balancier dans une tranchée tapissée d’herbes. Il actionnait ainsi un mécanisme permettant d’activer des semoirs giratoires. Ces derniers projetaient des graines sur des sols plus ou moins propices à leur germination, selon la phase effective du projet – de la terre arable (Sous-terrain de jeux), de la céramique (Terrain fertile), un bassin d’eau (Ondées aratoires).

 
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Chapitre 2

Rouages


Se rencontrer à nouveau. Choisir son détour. Passer par ce carrefour populaire où se croisent l’histoire et l’art.

Te voir aussi belle. Être aussi bien. Faire partie de l’histoire. Et de l’art. Ensemble.

À ce carrefour, contourner les machineries. Gravir l’escalier de bois. Parce qu’ensemble, nous voulons monter.

Et tout en haut, d’où le regard surplombe un rectangle de terre arable, mettre l’épaule à la roue, tous les deux, toi et moi. Comme tous ceux qui sont passés avant. Comme tous ceux qui ont vécu avant.

Être fort, tous les deux. Sentir qu’on fait avancer les choses, ensemble. Qu’il suffit d’empoigner la manivelle, et de tourner. Pour que nos efforts contribuent au travail de la terre. Parce que si on récolte ce qu’on sème, il faut d’abord semer pour la récolte. Et creuser les sillons.

Sentir que tout est relié. Toi et moi. La terre. La vie. Et tout le reste.


Rouages
Les Jardins éphémères, 400e anniversaire de Québec
Québec
2008

Proposé parmi les Jardins Éphémères présentés dans le cadre des festivités du 400e anniversaire de la ville de Québec, le projet Rouages n’était pas conçu pour durer. Mais la trace qu’il laisse dans la mémoire des visiteurs qui y ont participé est profonde comme des sillons qu’ils ont aidé à creuser. Immense structure de bois et de métal, Rouages permettait, par un jeu d’engrenages dont la plus grande roue faisait plus de 2,4 mètres, de transformer l’effort manuel de chaque participant en une force de travail calme. L’effort multiplié n’avait évidemment de résultats qu’imperceptibles et exigeait imagination et confiance de la part des visiteurs. L’expérience offrait ainsi un concentré du vécu de l’agriculteur, que le collectif désire remettre au centre de la communauté, proposant un simulacre de cette confiance nécessaire dans l’univers agricole que chaque geste compte, même le plus infime. Cette foi que les résultats viendront. 



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Chapitre 3

Révolution


 Je cours derrière toi.

Tu cours derrière moi.

Je cours derrière toi.

Tu cours derrière moi.

Nous sommes une boucle, à l’endroit, à l’envers. C’est notre amour de moebius.

Je cours derrière toi.

Tu cours derrière moi.

C’est pour les caresses et tout, les mots doux et le reste. Parce que nous sommes deux, chacun derrière l’autre. Nous avançons sans regarder, ni derrière ni devant. Ça creuse les sentiers. Ça épuise l’amour. Mais nous continuons. Comme harnachés à une machine devenue maîtresse. Comme soumis à une machine qui prend toute la place.

L’outillage creuse sans relâche les mêmes sillons.

Nous les suivrons.

 

 

Révolution

Orange,
Saint-Hyacinthe,
2009.

Cent fois sur le sillon, remettez votre ouvrage. Proposé dans le cadre de l’événement Orange de Saint-Hyacinthe, Révolution est sans doute l’œuvre de Cédule 40 qui a le plus fait preuve d’ironie. La machine agricole proposée était conçue pour évoluer autour d’un pivot central de façon à labourer et semer, puis labourer à nouveau et encore semer, la même surface de terrain circulaire où elle était condamnée à tourner. Par la force du participant qui mettra l’épaule à la roue. Comme autrefois le bétail harnaché aux machineries agricoles, la force humaine devient une mise en abîme de l’effort du groupe. Les sillons concentriques, le passage successif de la machinerie toujours au même endroit, permettront d’introduire dans l’œuvre évolutive des préoccupations à propos de la surconsommation, de la surproduction et de l’appauvrissement des terres agricoles.

 




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Chapitre 4

Labyrinthe




Qu’on se perde.


Viens.


Qu’on se perde. Tu ne sais pas à quel point j’ai envie d’être perdu avec toi.


Viens.


Qu’on s’engage dans tous les détours. Tu ne sais pas comment j’ai envie qu’on se suive tous les deux.


Cette impression que j’ai toujours eue que tous les deux, nous pourrions aller au bout du monde. Se lancer dans le bleu du ciel.


Sens-tu l’air? Sens-tu l’humidité? Sens-tu le soleil sur ta peau? Sens-tu ta peau sur le soleil?


Viens au jardin, près de la statue.


Que tu me perdes. Que je te perde. Tu sauras où est la sortie. Je n’aurai pas envie de l’emprunter. Que nous soyons ensemble en équilibre, au bord de la chute.


 

Labyrinthe

Jardins de Métis/Reford Gardens,
Métis sur mer
2009

Projet de jardin hybride entre l’art et la littérature, le jardin Labyrinthe fait référence aux mythes de Dédale (créateur du labyrinthe ayant confiné le minotaure) et d’Icare (qui a brûlé ses ailes en tentant d’atteindre le soleil). Reprenant l’idée du cycle déjà introduite dans Révolution, et de façon plus nuancée peut-être dans Rouages, le labyrinthe évolutif de Cédule 40 permettait au visiteur participant de positionner lui-même l’entrée – ou la sortie, selon le besoin – grâce à un système de rail circulaire et de wagons. Des arbustes plantent le pied dans les wagons de bois, créant une haie de cèdres mobile qui ne trouvera jamais que le chemin qu’elle a déjà parcouru.



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Chapitre 5

 

La Glissoire



Avant toi et moi.


Tu sais? Avant toi et moi, ici. Tout ce qui a été fait. Tout ce qui a été dit. Tout ce qu’on a pensé.


J’ai envie de reprendre les chemins de naguère. Ceux dont on ne trouve plus la trace, sinon dans les livres d’histoires. Comme quand les gens, le dimanche, empruntaient la grande Slide.


Tu sais? Avant toi et moi. Ici. Quand les arbres étaient hauts comme ça, et gros comme ça, et qu’ils s’entassaient dans le bois les uns contre les autres.


J’ai envie qu’on s’entasse l’un contre l’autre, toi et moi. Tu sais? Qu’on se retrouve sur les mêmes chemins, l’un contre l’autre, l’un dans l’autre, l’un et l’autre.


On sera des arbres enlacés, toi et moi. Des boutures.


On sera des arbres déracinés. Des transplantés.


Et si on a cette chance, l’histoire nous embrassera.








La Glissoire
Parc Falaise
Alma
2010


Certains lieux sont profondément marqués par l’histoire. Or, il faut que la mémoire puisse être réactivée pour subsister, avant d’être aspirée dans la spirale de l’oubli. Avec La Glissoire de Cédule 40, la participation des spectateurs n’est plus requise. Le travail du matériau vivant demeure toutefois au cœur des préoccupations du collectif. Un pin blanc (de plus de 30 pieds de hauteur), prélevé de son environnement naturel au bord d’une bleuetière (municipalité de L’Ascension-de-Notre-Seigneur, au Lac-Saint-Jean), aura été transplanté dans le Parc Falaise d’Alma, lieu déjà reconnu pour avoir accueilli de nombreuses œuvres d’art public. Là, il a été enveloppé d’une structure de bois (mélèze) hélicoïdale rappelant la grande Slide, une glissoire qui permettait jadis aux billes de bois de traverser des secteurs ne permettant pas leur flottaison entre l’île Sainte-Anne et la pointe des Américains.

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